La chambre bleue

J’ai écrit ce petit texte en mémoire de mon grand-père Louis, il m’a sans aucun doute innoculé le virus de l’apiculture, même si celui-ci ne c’est développé que cinquante ans après.
Merci grand-père !

Le doux murmure de la chambre bleue

On l’appelait la chambre “d’André”, pour moi c’était la chambre bleue , une pièce unique qui fait partie du mas, une pièce un peu mystérieuse. Une seule porte fenêtre donne accès à ces quelques mètres carrés. Tout au fond une grande plaque de bois semble cacher un autre accès sur la droite une vielle cheminée en manteau de bois, les traînées noires montrent sans doute les traces d’un fonctionnement douteux. Le sol est fait de pavés rouges disparates certains vernissés d’autres mats et usés, peut être une fabrication locale, deux trappes de bois sont disposées sur ce sol chaotique. Du coté gauche une petite porte pas plus grande que la taille d’une poupée, elle est fermée par un loquet, toutes les recommandations sont faites pour ne pas ouvrir celle-ci. “Écoute mon neveux, écoute le bruit derrière cette porte” me dit tante “Zezette”. L’oreille collée à ces planches de châtaignier, j’écoute le doux murmure de la chambre bleu, un bruit feutré et continue, à toutes heures, de jours comme de nuits . Ma curiosité aiguisée, en enfant sage, je ne tente pas de braver l’interdit mais je mène tout de même mon enquête, faisant le tour du propriétaire. Mais sur quoi débouche cette mystérieuse petite fenêtre ? Dans la cours intérieure du mas, à plusieurs mètres du sol, un volet d’une dimension similaire attire mon attention. Il est quelque peu en retrait de la façade est fait du même bois. Lorsque le soleil matinal éclaire ce mur décrépis et par la même le petit fénestrou, une activité fébrile et bien perceptible agite l’infractuosité mystérieuse. Des insectes volants zèbrent l’espace dans un va et vient incessant. “Mon neveux, ce sont les abeilles du mas”, me dit ma tante qui surprend mon enquête. Je remonte alors écouter avec plus d’attention encore le doux murmure qui traverse les planches de châtaignier.

Plus tard, grand père Louis semble échafauder un évènement qui n’a pas l’air coutumier, il prépare avec minutie un tout petit fagot, fait me semble t-il de genet séché et je ne sais  de quelles autres plantes locales il se munit aussi d’un grand couteau de cuisine et de quelques saladiers en terre cuite sans oublier une petite boite d’allumettes. Il lit dans mon regard mes interrogations sur ces préparatifs. “Viens avec moi”me dit il, j’emboîte alors le pas, décidé à voir le but de cette agitation. Il m’entraîne alors jusque devant la porte fenêtre de la chambre bleu. “Assies-toi là” me dit il en désignant le muret de la terrasse qui fait face à l’ouverture. Vêtu de son pantalon des champs et d’un marcel blanc, mon grand père entre dans la chambre bleu, pose tout son préparatif sur une table de bois au pied bancal. Puis transporte le tout vers le fénestrou de châtaignier. Je compris alors toute la signification, toute la fébrilité de cette agitation. “reste bien là” me dit il. Je compris alors que la petite porte mystérieuse allait me livrer son secret. Grand père ouvre avec précaution la petite boite d’allumettes, en craque une et enflamme avec celle ci le petit fagot préparé. Celui ci débute son embrasement, il souffle alors violemment dessus, la flamme s’éteint et une épaisse fumée blanche la remplace alors. Il ouvre la targette prend son grand couteau et insère celui ci dans  la fente qui est apparue . De l’autre main, reprend le fagot fumant et d’un souffle léger cette fois pousse la fumée vers la rainure du fénestrou. Et là le doux murmure habituel se transforme en un vrombissement très intensif nettement perceptible depuis mon poste d’observation. Le couteau plonge alors profondément dans la fente qui s’élargie progressivement jusqu’à l’ouverture complète. De temps à autre le regard bleu de grand père se tourne vers moi, il vérifie,je crois, ma sagesse. Il agite alors le fagot pour donner de la vigueur à la petit fumée puis recommence le souffle paisible pour orienter la fumée vers le fenestrou maintenant grand ouvert. Le bruit s’amplifia encore une fois et quelques dizaines d’abeilles volent maintenant dans la pièce. Grand père parle alors une langue que je ne connais pas, même pas du patois, une sorte d’incantation, il parle aux abeilles, d’une voix douce et posée, des mots incompréhensibles et sans cesse répétés. Un apaisement perceptible se fait sentir, ses bras sont couverts d’insectes, mais il semble ne pas s’en préoccuper. Seul de temps à autre il agite le fagot devant son visage. Les constructions des abeilles apparaissent enfin, la cavité située dans l’épaisseur du mur est remplie de brèches, constructions verticales de cire dans lesquelles les abeilles stockent le miel et le couvain. Les constructions placées aux extrémités sont alors découpées au couteau et placées morceau par morceau dans les grands saladiers. Ces dernières manoeuvres excitent les avettes et grand père redouble alors l’agitation du fagot, puis referme enfin la petite porte sur des constructions amputées pour satisfaire notre gourmandise. Il sort de la chambre bleu en tenant fermement le butin volé aux abeilles, il paye d’ailleurs sa contribution car il porte sur son corps les stigmates de cette récolte.

 

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